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La peinture des anciens Pays-Bas


F Pourbus: Tête d'enfant (provenance Abbaye St Winoc Bergues)

F Pourbus: Tête d'enfant (provenance Abbaye St Winoc Bergues)

par Guy Blasy ancien conservateur du musée

Les peintures flamandes et hollandaises attirent toujours autant de visiteurs, car elles représentent la civilisation occidentale. Flamands et Hollandais ont su traduire fidèlement la vie quotidienne et son décor. Ils ont peint les sentiments humains, la vivacité religieuse et le dépouillement mystique sans oublier les activités intellectuelles et artistiques, et ont ainsi bâti un cadre mental encore capable de nous émouvoir, puisqu'il est le nôtre.

Martin Van Cleve: Les feux de la St Jean

Martin Van Cleve: Les feux de la St Jean

Au XVIè siècle, la peinture flamande, notamment d'Anvers, reflète le caractère exubérant et la richesse des Pay-Bas espagnols. Malgré les luttes religieuses et la subversion, l'art reste débordant de vie; l'influence réaliste de Bruegel persiste tout au long du XVIè siècle sur certains peintres et parmi ceux-ci, Martin Van Cleve met en scène tout un monde de joyeux paysans qui dansent autour des feux de la Saint-Jean. Bosch conserve également ses admirateurs, comme le peintre Schoubroeck, dont le musée possède une fantastique et symbolique Tentation de saint Antoine.

Pieter Schoubroeck: La tentation de St Antoine

Pieter Schoubroeck: La tentation de St Antoine

Anvers, foyer principal de l'école flamande, est gagné peu à peu à l'italianisme. Frans I Pourbus y représente l'influence romaniste. Le musée conserve les volets de son triptyque de Saint Georges daté de 1577. Cette oeuvre malheuresement mutilée dans son panneau central durant la dernière guerre, a été peinte pour la confrérie de Saint-Georges (arbalétriers) et a été placée dans la chapelle de celle-ci, à l'église St Eloi de Dunkerque, avant d'être rachetée par le musée. Cet important tryptique n'a pas manqué d'attirer l'attention du Hollandais Karel Van Mander dans son Livre des peintres et du Dunkerquois Jean-Baptiste Deschamps dans son Voyage pittoresque de la Flandre et du Brabant.

Frans I Pourbus: 2 des volets du triptyque de Saint Georges exposés au musée

Frans I Pourbus: 2 des volets du triptyque de Saint Georges exposés au musée

Le martyre de St Georges

Triptyque de Saint Georges complet reconstitué avec une copie de la partie centrale détenue par la ville d'Hondschoote

Au XVIIè siècle, la scission entre les Provinces-Unies du Nord et les Pays-Bas du Sud est réalisée. La Flandre reste catholique sous le régime espagnol. Elle connaît un prodigieux épanouissement de la peinture. De nombreux artistes répondent à un nombre croissant de commandes de la part des archiducs, princes ou rois et aussi de la bourgeoisie marchande. Les cabinets d'armateurs se multiplient. Après les troubles iconoclastes, il faut redécorer les églises et peindre de nouvelles oeuvres de grandes dimensions. La peinture flamande est alors dominée par Rubens, Van Dyck et Jordaens. D'Antoine Van Dyck, le musée possède un superbe portrait d'apôtre qui est une tête d'expression, morceau certainement d'une composition plus grande.

Van Den Hoecke: Effet de neige

Van Den Hoecke: Effet de neige

A coté de ces trois "phares" flamands, des peintres précurseurs, contemporains ou postérieurs ont su garder toute leur originalité. La peinture de paysage ( Jean Wildens: Retour de la chasse, Jacques d'Arthois: Paysage à l'embuscade) est une des traditions flamandes. Il convient de mettre à part le Maître des Paysages d'hiver, identifié à Ghisbert Leytens, dont les oeuvres, très stéréotypées, sont caractérisées par leur composition et leur gris très clair. Robert Van den Hoecke anime ses paysages de scènes de batailles et de camps : Effet de neige, Un campement, Episode de la guerre aux Pays-Bas. Le riant paysage d'Ommeganck donne, de ce genre, un aperçu plus chaud ainsi qu'une très bonne étude du cheval.

Van Den Hoecke: Episode de la guerre aux Pays-Bas

Van Den Hoecke: Episode de la guerre aux Pays-Bas

La peinture d'architecture se développe dans les Pays-Bas méridionaux avec notamment la famille Neefs dont le musée expose quatre tableaux. Dans l'intérieur de cathédrale, Peter Neefs le Jeune a peut-être représenté une vue de la cathédrale d'Anvers, sa ville d'origine, comme il avait souvent coutume de le faire. Ce tableau est intéressant par son étude de la perspective et aussi par son iconographie.

La peinture de marines est particulièrement bien représentée au Musée avec plusieurs oeuvres du seul grand peintre de marines flamand de cette époque : Bonaventure Peeters. Celui-ci, injustement méconnu, a représenté une grande Vue du port de la ville d'Anvers qui sert de cadre à la fête célébrée sur l'Escaut à l'occasion de la prise de Bréda, en 1625, par le marquis de Spinola.

Bonaventure Peeters: Vue du port de la ville d'Anvers

Bonaventure Peeters: Vue du port de la ville d'Anvers

Du même peintre, le Musée possède deux petites marines lumineuses et transparentes qui sont plus caractéristiques de cet excellent mariniste anversois. Il faut également mentionner de Hendrick Minderhout une grande Vue d'un port d'Orient dont la composition est à rapprocher d'un tableau de même sujet conservé au musée Sandelin de St Omer.

David Téniers Le Jeune: Réunion de villageois (provenance Abbaye St Winoc)

David Téniers Le Jeune: Réunion de villageois (provenance Abbaye St Winoc)

Les flamands ont eu une attirance particulière pour la scène de genre qui est un témoignage de la vie quotidienne, David Téniers le Jeune, dans les différents tableaux que conserve le musée, a peint une société paysanne ( Scène de village, Kermesse flamande). C'est là le Téniers des kermesses, montrant la joyeuse paysannerie dansant et buvant. Il faut d'ailleurs remarquer que cette société peinte par les artistes flamands s'amuse et ne travaille jamais. Très différent d'esprit est le tableau de Jérome Janssens dit le Danseur dont les Personnages jouant de la musique devant un palais représentent une société aristocratique en train de se divertir. C'est cette même société qu'on retrouve dans la Réunion joyeuse ou dans les Joueurs de tric-trac de Van der Lamen.

 Franck Francken Le Jeune: Le festin d'Hérode et d'Hérodiade

Franck Francken Le Jeune: Le festin d'Hérode et d'Hérodiade

Franck Francken le Jeune (1581-1642) a peint des cabinets d'amateurs auxquels il destinait ses propres tableaux. Prenant prétexte d'une scène religieuse, le Festin d'Hérode et d'Hérodiade, il présente une nouvelle fois, dans des couleurs chaudes et flamboyantes, une scène de banquet qui contraste avec la grisaille de la décollation de saint Jean-Baptiste, de la partie gauche du tableau. La Sainte Famille de Martin Pépyn, d'une inspiration teintée de mysticisme, est plus appliquée avec des oppositions d'ombre et de lumière plus dures qui ne rendent pas le même climat psychologique.

Martin Pépyn: La sainte famille

Martin Pépyn: La sainte famille

La nature morte flamande est, d'abord et avant tout, un élément décoratif. De François Snyders, élève de Rubens, le musée en possède deux; la plus grande est particulièrement remarquable : fruits et légumes sont en exposition, alternant avec divers animaux et un jeune couple. Cette oeuvre grandiose témoigne d'une sûreté de métier et d'une grande joie de peindre. Plus insolite est le Trophée d'armes de Jan Van Kessel où sur un fond de désolation et d'incendie se détachent des instruments et des parures de guerre dont l'ordonnancement donne une impression de paix inhumaine.

Anonyme école flamande: Nature morteSnyders: Nature morte (provenance Abbaye St Winoc Bergues)

Anonyme école flamande: Nature morte / Snyders: Nature morte (provenance Abbaye St Winoc Bergues)

La mode du tableau de fleurs a été très vivace au XVIIè siècle. Daniel Seghers et Jean-Philippe Van Thielen ont acquis dans ce genre une grande célébrité. De ce dernier, le musée montre un beau Bouquet entourant l'Abondance peinte en camaïeu bleu.

En raison de sa situation géographique, la Hollande fut longtemps une région inféodée à la Flandre, soumise aux caprices de la mer et vivant essentiellement de la mer. On a pu dire qu'Amsterdam a été construite sur des caques de harengs. Au XVIIè siècle c'est la province la plus riche de la seule " république européenne " : celle des Provinces-Unies. Entrepôt du monde entier, elle atteint son apogée au milieu du siècle avec une floraison picturale sans précédent. Ce siècle est, pour la Hollande, le siècle d'Or de sa peinture. Les bourgeois, enrichis par le commerce, placent leurs capitaux en achetant de nombreux tableaux destinés à décorer les maisons trop austères. Sans être de véritables mécènes, ils relaient auprès des artistes la noblesse et le clergé, et ce faisant impriment aux oeuvres un caractère nouveau, en réaction contre la domination hispano-flamande. A l'exubérance succède la rigueur.

Le portrait peint représente parfaitement l'esprit hollandais. Le Portrait de jeune fille de Paulus Moreelse, celui d'une famille bourgeoise de Jan Van Noordt, expriment le coté réaliste de cette société protestante chez qui le sentiment théatral ne fait pas toujours défaut. Avec Frans Hals, peintre de Haarlem, le portrait acquiert vie et spontanéité. Jan Miense Molenaer, un de ses élèves, a peint de malécieux Enfants jouant avec un chat. Tandis que provenant des collections de Thoré-Burger, la Figure féminine d'Aert de Gelder semble être, grâce à la transparence de ses tons et à la douceur du regard, plus une apparition qu'une réalité.

Aert de Gelder: Figure féminine

Aert de Gelder: Figure féminine

Alors que la nature morte flamande n'était conçue que comme un élément décoratif, la nature morte hollandaise témoigne de la vie secrète des choses. Celle de Pieter Claesz joue avec l'ombre et la lumière pour donner au tableau toute sa profondeur.

Pieter Claesz: Nature morte au jambon

Pieter Claesz: Nature morte au jambon

La Nature morte à la bougie de Gotthardt de Wédig est un véritable chef-d'oeuvre, au même titre que la Collation à la chandelle du musée de Darmstadt. Ce peintre, d'origine allemande, s'assimile fortement par son oeuvre aux hollandais. Chacune de ces natures mortes, par les oppositions prononcées des clairs et des sombres sur l'ensemble des objets mis en scène, crée une puissante intensité émotionnelle, malgré des compositions bien différentes : l'une étant verticale, l'autre horizontale.

La peinture de genre est une représentation de la vie quotidienne, c'est dire qu'elle évolue avec les générations. Les scènes sont tantôt élégantes ( Réunion d'A. Palamedesz ), tantôt somptueuses ( Portrait de famille bourgeoise de Van Noordt ). Les gens du peuple boivent, chantent et rient ( Famille dans un intérieur rustique de Cornelis Pietersz Bega ) ou badinent comme dans l'Intérieur de ferme de Hendrick Maertensz Sorgh.

Van Noordt: Portrait de famille bourgeoise

Van Noordt: Portrait de famille bourgeoise

Les hollandais aiment aussi la pêche à la ligne ( Ouwater ) et, par dessus tout, la promenade ( Etude d'arbres de Pynacker ), dans les grands paysages, représentés surtout à la manière italienne ( Vue d'Italie de Jean Both, Paysage à la Fontaine de Frédérick de Moucheron ). Et l'hiver, lorsque les canaux gèlent, tout le monde, de quelque âge que ce soit, chausse ses patins ou prend un traîneau. La Vue de Dordrecht d'Andries Vermeulen (1763-1814) est très significative de ce fait et montre la persistance des thèmes traditionnels au XVIIIè et au XIXè siècles. Vermeulen les emprunte au répertoire d'Avercamp et de ses élèves, de même Isaak Ouwater (1750-1793) représente un moulin campagnard dans un petit tableau signé et daté 1787, et Ten Kate (1831-1910) reprend le thème des jeux traditionnels dans le Jeu de quilles.

Rombout Von Troyen: La fille de Jephté

Rombout Von Troyen: La fille de Jephté

Les hollandais, protestants, pratiquaient la lecture quotidienne de la Bible qui inspire les peintres malgré le mouvement iconoclaste qui dépouille les églises de tout élément décoratif. Les grandes compositions flamandes de Rubens ou de ses élèves sont pratiquement inconnues dans les Provinces-Unies du Nord : les tableaux hollandais, dans leur grande majorité, sont des oeuvres pour cabinets d'amateurs et leur sujet emprunté principalement au livre des livres. De l'ancien testament, l'Amsterdamois Rombout Von Troyen a tiré les sujets des deux tableaux que conserve le musée de Dunkerque : un Samuel tuant Agag, et une transposition de l'histoire du sacrifice d'Abraham : la Fille de Jephté.On trouve dans l'un et l'autre de ces tableaux les mêmes personnages très maniérés et le même décor fantastique qui fait penser au peintre italien Monsu Desiderio, mais la gamme des tons est très différente pour chaque oeuvre.

Jan Adriensz Van Staveren: L'adoration des bergers

Jan Adriensz Van Staveren: L'adoration des bergers

L'épisode de Joseph présentant son père et ses frères à Pharaon est, lui aussi, un thème puisé dans la Bible et a été traité par le peintre et historien Karel Van Mander dans un cadre théatral évoquant l'Orient et ses fastes. Jan Van Staveren s'inspire du Nouveau Testament pour représenter une très baroque Adoration des bergers, mettant en scène des figurines d'expression populaire avec un grand luxe de détails particulièrement réalistes. L'iconographie de la Sainte Famille rentrant d'Egypte de Jean Steen est extraite d'un texte du pseudo Bonaventure : la Sainte Famille, au retour d'Egypte, rencontre sainte Elisabeth, saint Joachim et saint Jean-Baptiste. Cet épisode, appelé parfois la seconde Visitation, a été inséré par le peintre dans un beau paysage survolé par des putti. Enfin, l'hagiographie a également inspiré directement les peintres, ainsi la Tentation de saint Antoine, fantastique vision d'un peintre énigmatique, pseudo Van de Venne, dont le musée conserve par ailleurs deux portraits très proches de la caricature et de Jérome Bosch.

Les collections de Dunkerque, situé en Flandre maritime, à la frontière belge et à peu de distance des grands centre hollandais, trouvent donc toute leur signification culturelle dans leur cadre géographique.

Guy Blazy



Texte issu de documentations des musées de Dunkerque

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